Salut l‘ARZ!
Ramer à Venise étonnera toujours. Le sublime côtoie l’abîme. Des ruisselets de barques dans les canaux deviennent une rivière de bateaux qui s‘assemblent en flottille devant San Marco. Cette première partie est incroyable. Le soleil se lève sur Venise, les embarcations sont enfin à l‘eau, à chaque intersection les flots grandissent. La baie est à nous. Chacun découvre ses voisins, la multitude devient une mosaïque qui ondule avec la mer.
Le canon tonne. Il est neuf heures. L‘ensemble devient une armada et s’élance d’un tenant sous les cris de joie. L‘Arsenale, les Giardinis. Les familles qui vous saluent depuis les berges de San Elena. Les yeux grands ouverts et le souffle rempli, la réalité s‘installe. Nous ramons à Venise!
Le virage du Castello approche, les bateaux ralentissent. Premières hésitations de la foule pour passer ce premier rétrécissement. La zone offre plus de vagues aussi. Ça finit par passer. Les équipages s‘interpellent joyeusement. Le Campanile de San Pietro, d‘un blanc marbré qui brille au matin, nous salue en penchant.
On découvre enfin la lagune. Les premiers îlots, les files de Bricoles (les ducs d’Albe pour les Vénitiens, Bricola) et les voies de circulation qui longent les archipels et îlots isolés. La foule se transforme lentement en flotte éparse sous l’effort, certains s’éloignent un peu, d‘autres font la pause. Un idiot sort son drone, les oiseaux protestent. Les algues vous attrapent les rames, comme pour vous retenir. Pas encore le silence, trop de monde et de barques en fête. Le tam-tam des dragons qui vous pourchasse.
Au détour des détroits, l‘accordéon commence. Le rythme s’ajuste. Demi-force, demi-coulisse. Pleine coulisse, sans force. Bras seuls, quart de force. Trois coups forts pour se dégager... Devancer les baleinières (des baleinières dans la lagune. Ah, ces Hollandais!), s’écarter des Vénitiens (maîtres des flots, et souvent pourfendeurs des autres!), louvoyer entre les canoës et les paddles (toujours civils, sans protections), prendre garde aux Naga boats (eux, beaucoup moins) qui veulent vous éperonner.
Arrive la traversée de Burano, beaucoup s’arrêtent en périphérie, pas mal y débarquent pour souffler. On continue. Le ravitaillement n’atteint pas tout le monde, le canal ne parvient pas à contenir toutes les couleurs. Notre Jean, tonique toujours, doit prendre la tangente. Un habitant (un vieux pêcheur barbu?) signale qu‘on peut passer par là. Peu l’écoutent d’abord, puis un, puis deux. Nous décidons de suivre. Nous respirons de retrouver l‘espace. C‘est la ligne droite vers Murano. Le drapeau flotte.
Devant le nombre, Murano sera finalement fermée et il faudra contourner. Quelques voiles triangulaires, aux jolis motifs, encouragent tou/tes ces Ulysses qui parsèment l‘horizon. Venise s’approche.
Les barques se rapprochent aussi… voici enfin le moment redouté, le terrible passage… le goulot d’étranglement du Cannaregio. Devant le nombre et l‘empressement, ce Charybde et Scylla se transforme en véritable péage du 15 août sur l‘autoroute du soleil (mais sans climatisation). La température monte.
Ce bordel, qui se voulait joyeux, vire lentement vers l’abîme. Cette marée humaine, ce tourbillon, deviendra notre triangle des Bermudes. Notre Jean Tonic et son vaillant équipage doit trouver refuge sur le côté. Notre capitaine, brave et fier, nous débarque pour trouver un coin d‘ombre et retrouver nos esprits. Nous avons fait honneur à l‘Aviron en gardant notre calme au milieu de la mêlée et en restant soudés.
Pour les heureux (Vieux Jean), c‘est la descente du Grand Canal. Vous les verrez à la joie sur toutes les photos. Pour les vaillants (Jean Tonic), il était temps de rentrer. Le Grand Canal, nous l‘avions parcouru avec joie et sourire au matin, il se serait noyé dans l‘amertume à forcer le destin.
Les derniers kilomètres vers Mestre nous sauvèrent. Le calme de cette voie, quasi désertée. Le salut des quelques bateaux à moteurs, des estivants locaux qui rentrent au mouillage, qui - eux - ralentissent au passage et vous offrent un sourire. Les bateaux qui filent sur le pont de la liberté, volant sur les flancs, arrimés sur le toit des voitures qu’on distingue à peine derrière le parapet. On dirait qu’ils s’enfuient une fois leur œuvre achevée.
Encore deux kilomètres, les entrepôts et ateliers nautiques, étourdis, rouillés, comme abandonnés par un dimanche de Pentecôte. Encore un kilomètre, la civilisation se retire un peu plus, nous passons derrière le décor. Le train derrière les arbres, la route étouffée par le végétal. L’entrée du dédale. Un moment magnifique pour terminer, zigzaguer dans les douves d‘un fort en étoile, oublié de l‘histoire, aux abords cabossés mais aux eaux calmes. Un dernier salut à la mer.
Le dernier virage, nos compagnons d‘aventures sont déjà là depuis longtemps. Nous retrouvions notre rampe désaffectée, qui nous avait déjà donné bien d’émotions au moment du mouillage. Cette fois nous sommes rodés et, à dix, tout est bien plus facile.
La main tendue des camarades. L’étreinte de l’équipage. L’aviron retrouve toute sa noblesse.
À mon équipage et compagnon-ne-s du jour: je vous remercie du fond du cœur pour cette Vogalonga, qui aura été aussi belle pour moi qu‘elle a été épique pour tous.
Martin